La vie continue (1/31)

Il a vécu une belle et longue vie, sa mort est tragique mais souvenons-nous de lui vivant et célébrons le dans toute la dignité et la gloire qu’il mérite. Il m’avait dit de faire la fête lorsqu’il ne sera plus, alors honorons sa mémoire.

Les mots de mon père resonnent encore en moi, tournent en boucle dans ma tête, ai-je rêvé de cette journée, de ces événements ou tout ça est vraiment arrivé ? Est-ce réel ? Je ne sais pas si c’était hier ou ce matin, je ne sais pas s’il s’est écoulé vingt minutes ou vingt secondes, ma seule certitude c’est que mes larmes continuent de couler.

Tentant de fuir, mon regard insaisissable rencontre celui de Twari plein de questions aussi troublantes les unes que les autres, je le regardais, il me regardait, nous nous regardions et personne ne pouvait accéder à la requête de l’autre avant de nous rendre compte que nous ne cherchions pas des réponses mais du réconfort. Comprenait-il ce qui était en jeu ou était-il triste pour m’imiter ? Serais-je un jour capable de lui expliquer ? Aura-t-il un souvenir du vieux ?

Les choses se sont enchaînées si vite, il était sur la piste de danse avec maman et elle le raccompagnait s’asseoir. Ensemble, ils dansèrent les six minutes cinquante secondes de Mommy, la chanson préférée de grand-père dans la discographie de Thione Seck. Il était heureux, heureux de retrouver sa fille, heureux que son souhait soit devenu réalité, lui qui m’avait fait promettre de lui permettre de danser avec elle une dernière fois en guise de réconciliation. Toute l’animosité qu’il y avait entre eux avait disparu le temps d’une danse. Maman a eu la chance d’être la dernière personne à se blottir contre lui, à sentir son corps chaud et son cœur battre, elle ne se doutait certainement pas que c’était la dernière fois.

Peut-être elle aussi n’arrive pas à réaliser le drame qui nous est tombé dessus, j’espère être assez forte pour nous toutes.

Ma grand-mère, Mame, est la seule à avoir l’air sereine, elle semble être en paix et en harmonie avec ce qui nous arrive, c’est dingue, en même temps elle a passé toute sa vie avec lui, ce départ représente une délivrance et aussi un rendez-vous dans l’au-delà.

Cependant je me demande s’il n’a pas fait exprès de mourir aujourd’hui puisque toute la famille est réunie ainsi que toutes les belles familles, c’est exactement le genre de choses que grand-père aimait bien faire : profiter d’un événement pour en annoncer un autre plus grand.

Quelques heures sont passées depuis que mes cousins ont transporté grand-père loin du regard de tous. Nous nous apprêtons pour son enterrement qui va se dérouler cet après-midi.

J’ai déjà assisté à des enterrements mais je n’ai jamais été aussi proche du défunt, peut-on dire que j’étais proche de grand-père ? Nous n’étions pas proches mais il n’était pas trop loin. J’ai toujours vécu avec son silence, lui qui ne parlait pas beaucoup, maintenant je vais devoir vivre avec son absence. L’absence est plus douloureuse que le silence parce qu’au moins dans le premier cas je sentais son regard approbateur ou désapprobateur sur moi. Son silence était pesant, impossible à ignorer, son silence pouvait être blessant ou apaisant, son silence disait tout, son silence imposait le respect. Il ne sera plus jamais silencieux, désormais il sera absent.

Je sens mon cœur qui se comprime dans ma poitrine, si hier quelqu’un m’avait dit que je parlerais de grand-père au passé j’aurais simplement rigolé mais hélas, il demeure immortel mais je ne savais pas qu’il était périssable.

Nous sommes en voiture, Mor me tient la main, il évite mon regard peut-être pour pas que je le réussisse à le voir pleurer. C’est grâce à grand-père qu’il a pu devenir mon époux depuis bientôt vingt-quatre heures. Je doute que nous puissions vivre ensemble aussi longtemps mes grands parents mais nous serons toujours là pour notre fils, c’est ma certitude.

L’inhumation de grand-père se fera au cimetière musulman de Ouakam au pied du Monument de la Renaissance. Plutôt poétique je trouve.

Surplace je décide finalement de rester dans la voiture, je préfère que mon dernier souvenir de lui soit cette danse, ce sourire, ce déhanchement grâcieux malgré les kilomètres au compteur. Je ne veux pas le voir, je ne veux pas le revoir, je n’aurai pas dû venir, j’aurai voulu avoir un dernier moment avec lui, moi aussi danser avec lui, j’avais tellement de question à lui poser, tellement de choses à apprendre de lui. Je voulais qu’il me raconte sa version de son idylle avec Mame, cette femme pour qui il a tout abandonné, cette femme pour qui il a complétement changé. Je ne connais pas de plus belle histoire d’amour que la leur et je pèse mes mots car des histoires d’amour j’en connais énormément.

Mame était un militante anti-impérialisme colonial, ma grand-mère est une des mères fondatrices de la Nation sénégalaise et plus encore de l’Afrique libre, il a abandonné son petit village au Nord du Sénégal pour rejoindre Dakar et lutter aux côtés des autres indépendantistes, je ne parle pas de Senghor mais des vrais indépendantistes. Et mon grand-père était l’homme de l’ombre, son premier adepte, son premier fan, il le disait souvent à qui voulais l’entendre qu’avant de libérer le Sénégal Mame l’avait libéré lui et que c’était un honneur immense pour lui.

Toute sa vie, grand-père a lutté pour que le monde écoute et respecte son épouse et comme il le disait aussi, son nom n’entrera dans aucun livre d’histoire tout comme celui des épouses de grand chef et il n’en était pas triste, il avait fait ce que son cœur lui demander, il avait vécu à la place qu’il s’était choisie. Dans sa longue vie il n’a eu que du bonheur et rien d’autre.

Un sentiment de culpabilité s’empare de moi. Je ne lui ai pas dit au revoir alors que j’en avais l’opportunité. Sans plus réfléchir, je sors du véhicule et cours vers le cimetière, Mor qui était devant la voiture me retient et m’enlace, il me demande de me calmer.

  • En voiture tout le monde, ordonne mon père.
  • Quoi c’est fini ! M’exclamé-je à haute et intelligible voix.

C’est le bruit des véhicules qui me répond, personne ne dit mot.

  • Rentrons à la maison bébé, me propose Mor.
  • Non ! Je veux voir mon grand-père avant, une dernière fois. Rétorqué-je
  • Ce n’est plus possible, son corps gît déjà à six pieds sous terre et son âme est prêt d’Allah.
  • Pourquoi est-ce passé si vite ? C’est trop tôt.
  • Tôt ? Il a vécu plus de 90 ans je te signale !
  • Non, je parle de l’enterrement. Pourquoi on ne prend pas plus de temps pour se recueillir ?
  • Parce que ça ne va pas ramener le mort, parce que la vie continue donc nous devons poursuivre notre chemin et le laisser débuter le sien. Nous devons sourire car là il est, il trouvera plus que bonheur. Il trouvera la paix.

La Vie Continue est inspiré des romans Kédibonaire et Kédibonaire Ou Rien disponible sur Amazon.

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