Jour de divorce à Bamako (2/31)

Dans la salle d’attente du tribunal de la Commune I de Bamako se tient un couple, le couple Diaby, attendant leur tour pour eux aussi rejoindre la longue liste des divorcés du Mali. Une liste qui chaque année s’agrandit beaucoup plus vite que la liste des recrutements à la fonction publique. Les Diaby se guettent du coin de l’œil chacun essaie de feindre l’indifférence, ironiquement cette scène rappelle leur première rencontre, il y a sept ans, au restaurant de l’aéroport Modibo Keïta, Ahmed attendait un ami et Bintou son patron. Loin d’être de la séduction, ils se jetaient des regards hostiles parce que quelques minutes avant ils s’étaient rentrés dedans dans un couloir de l’aéroport et aucun des deux n’a voulu reconnaître son tort, d’ailleurs à ce jour personne ne sait qui avait bousculé l’autre en premier, certainement l’un des plus grands mystères de l’humanité. Entre eux ce n’était pas le coup de foudre dans un sens romantique mais plutôt dans le sens d’une grande tempête et leur mariage deux ans plus tard avait étonné tout le monde et comme ils le disent si bien, cette tempête a mené leur bateau vers une île perdue où ils ont ensemble bâti une ville, la ville de l’amour.

Bientôt le juge va lever et baisser son marteau pour détruire la ville.

Ce jour-là à l’aéroport, le hasard fit que Sidi le meilleur ami de Ahmed était le fils du patron de Bintou donc ils se retrouvèrent à 4 dans le même véhicule. Sidi s’était même assis à l’arrière pour discuter avec Bintou, ils échangèrent en cachette leurs numéros de téléphone sauf que Sidi n’avait jamais appelé et le père de Sidi proposa un stage à Ahmed dans son entreprise.

Cette proposition avait fortement irrité Bintou car elle n’aimait pas les gens pistonnés, cette irritation devint plus grande lorsqu’elle découvrit qu’en fait Ahmed, 28 ans, était docteur en histoire, diplôme qu’il avait obtenu en France, il avait décidé de rentrer s’installer au Mali après le décès de son père espérant y trouver du travail et l’occasion d’incarner un changement dans son pays. Bintou, 23 ans, était ingénieure QHSE et avait vécu toute sa vie au Mali, à Bamako, issue d’une famille modeste, elle travaillait depuis l’obtention du baccalauréat et réussit à intégrer l’entreprise minière du père de Sidi après sa licence et avait gravit les échelons jusqu’à devenir chef du service QHSE de l’entreprise. Cette différence de parcours était source de tension entre eux mais lorsque 6 mois plus tard, malgré de bon résultats Ahmed finit par démissionner parce qu’il estimait être là-bas de façon injuste, le respect s’installa entre eux puis l’amour enfin mariage et enfant.

  • Arrête de me regarder ? Lance Bintou enragée.
  • Je ne te regarde pas, toi arrête de me regarder. Retorque Ahmed en toute tranquillité.
  • Comment sais-tu que je te regarde si tu ne me regardes pas aussi ?
  • Cesse de faire l’enfant Bintou, c’est quoi ces gamineries ?
  • Pourtant c’est ce que tu aimes non, les petites filles !
  • Eh attention, je ne te permets pas !
  • Donc tu vas faire quoi ?

Ils se lèvent et se mettent face à face.

La colère dans leurs regards était facilement perceptible, l’atmosphère de haine était si pesante, la tension si forte qu’elle semblait sexuelle. Ils avaient même oublié que leur fils les regardait.

  • Où sont-ils ? Où sont-ils ? Hurle au loin une dame en traversant les couloirs du tribunal.

Ahmed qui reconnait la voix de sa tante, va sortir pour lui indiquer le chemin.

Elle n’est pas seule, la mère de Bintou est avec elle. Les deux femmes sont essoufflées, elles viennent de parcourir la moitié de la ville dans le but d’empêcher cette séparation dont elles ont été informées à la dernière minute.

  • Comment pouvez-vous décider de divorcer sans nous informer ? S’inquiète la mère de Bintou.
  • Maman, ce n’est rien de grave. La rassure Bintou.
  • Oh toi tais-toi là-bas ! Vous, les jeunes filles d’aujourd’hui n’avait aucune conscience d’à quel point le mariage est important. Incapable de résilience pour la moindre chose vous trainez vos époux devant les tribunaux. Sais-tu à quel point c’est indigne d’une femme ?
  • Mais maman, ce n’est pas moi qui aie demandé le divorce, c’est lui !
  • HEIN ! Comment ça c’est toi mon fils ? S’exclame la tante d’Ahmed.

Tous les regards se tournent vers Ahmed, le temps est devenu comme figé, dans son regard à lui, la colère laisse place au questionnement.

« Pourquoi ? »

Vaste question, sur laquelle il avait longuement disserté et dont il avait synthétisé la conclusion.

  • Parce que je ne peux pas être avec une femme qui est incapable d’épauler mon ascension professionnelle et de jouer pleinement son rôle d’épouse.

Bintou le regarde sidérée et en colère, encore plus, on peut lire le dégoût sur son visage, sur lequel se déverse un torrent de larmes.

  • Mais ma fille, qu’as-tu fait ? Je t’ai bien éduquée, je t’ai appris les valeurs d’une bonne épouse, je t’ai appris l’importance d’être au service de son foyer. Où as-tu développé cette indiscipline ? Veux tu finir vielle fille ? Veux tu mourir dans ma maison ? En plus tu es incapable de demander pardon à ton époux afin qu’il te reprenne !
  • Pourquoi je dois demander pardon ? Qu’il vous dise ce que j’ai fait de mal ensuite je vais m’excuser. Maman, tu sais que je suis une enfant respectueuse, alors pourquoi je vais être une femme rebelle ? Mon époux n’est-il pas mon père et ma mère ? Pourquoi je vais être impolie envers mes parents. Je n’ai rien fait de mal, je ne vais pas m’excuser et je ne veux plus de ce mariage. Je ne peux pas vivre avec un hypocrite, un ingrat.

La déclaration de Bintou sonne comme un coup de pied dans une fourmilière. Les regards retournent sur Ahmed.

  • Je ne te permets pas de m’insulter et tu sais très bien ce que tu as fait pour qu’on en arrive là.
  • Je ne sais rien et je ne veux pas savoir. Tu dis que je suis incapable d’épauler ton ascension et de jouer mon rôle d’épouse, je l’accepte sans me justifier, tu as déjà suffisamment prouvé que tu ne me mérites pas. Finissons-en.
  • Pas si vite, nous voulons savoir. Disent en chœur les gens dans la salle d’attente.

Après sa démission de l’entreprise du père de son meilleur ami, Ahmed resta sans emploi, sans source de revenus et sans perspective d’avenir stable. Il essayait des choses à droite, à gauche sans grand succès. Pendant ce temps, Bintou voyait sa carrière prendre une ampleur inespérée entre les nombreuses primes et promotions sans compter les récompenses pour des travaux qu’elle gérait à l’international. Nos deux tourtereaux vivaient un amour fou, ils réussissaient à exister dans leur couple sans se laisser empoisonner par l’aspect professionnel qui causait beaucoup de polémique dans leur entourage. Déjà c’était anormal pour tous qu’une femme ait le niveau de responsabilité et de rayonnement qu’avait Bintou, il était encore plus anormal pour tous de voir un couple où la femme gagne plus d’argent que l’homme, euphémisme pour signifier que l’homme est complétement fauché.

Au quartier, sur les réseaux sociaux, un peu partout, Bintou était décrite comme la femme castratrice, une féministe extrémiste, une messagère des impérialistes venues détruire la société malienne.

Pourtant c’est Ahmed le féministe du couple. Bintou est une vraie partisane de la domination masculine, pour elle, il n’y a point d’autres modèles sociales viables que celui où l’homme règne pleinement sur toutes les sphères de la société tandis que la femme s’occupe du foyer, une parfaite complémentarité fruit de la création divine dans toute sa splendeur.

Rempli de son désir de justice et de transformation de la société malienne mais aussi fatigué de voir les gens inutilement insultés son amoureuse, Ahmed va décider de produire du contenu vidéo et écrite sur internet pour sensibiliser et éduquer les gens sur la nécessité de construire une société plus égalitaire entre femmes et hommes. Cette initiative recevra un accueil plutôt timide mais cela ne pouvait pas décourager Ahmed qui se sentait en mission.

Deux ans après leur rencontre, ils se marièrent dans la plus grande simplicité au milieu des membres de leur famille respective. Cet événement amorça la décente aux enfers de Bintou avec la menace de renvoie que le père de Sidi, son patron, faisait peser sur elle au cas où elle était enceinte.

Le contenu partagé sur internet par Ahmed recevait de plus en plus d’adhérents, de ses réflexions sur la société naquit en autoédition un an plus tard un essai qui se vendit à plus de 10 000 exemplaires à travers le monde, ce qui fit de lui le pro-féministe le plus célèbre du Mali, ambassadeur He For She et tout le tralala officiel, son second livre fut édité par une grande maison d’édition dont il est inutile de faire la publicité ici.

  • Ahmed, mon fils, je suis le seul parent qu’il te reste, s’il te plaît parle-moi. Dis-moi ce qui s’est passé avec ton épouse. C’est quand-même ta femme n’oublie pas ce que vous avez vécu ensemble, tout peut toujours s’arranger. Je ne veux pas de divorce, s’il te plaît, parce que le divorce est …

Une jeune femme en larme interrompt la tante dans son speech d’apaisement, elle en profite pour montrer la dame du doigt comme pour illustrer ce qu’elle s’apprêtait à dire sur le divorce. Ce qui semble avoir de l’effet sur Ahmed.

  • Puisque tu me le demandes, rendez-vous bien compte que madame ici présente refuse de s’occuper de mon enfant et ce dernier a même failli mourir car sans surveillance sous prétexte qu’elle devait se reposer. De quoi ? Je ne sais pas, puisqu’elle passe la journée à la maison à se tourner les pouces !
  • Eh Bintou, ma fille ?

Maintenant les regards se tournent vers Bintou.

  • Ton enfant ? Tu m’as prise pour une gardienne ou quoi ! J’ai cessé de travailler depuis maintenant trois ans pour m’occuper de TON enfant et de TA maison. Il y a de nombreuses entreprises qui me sollicitent mais je refuse parce que je prends mon rôle d’épouse et de mère très à cœur, c’est mon unique raison de vivre et j’en suis heureuse. Mais je me rends compte que tu n’as aucun respect pour moi ! Comment peux-tu dire que je reste à la maison me tourner les pouces ?

Une vague d’émotions s’emparent d’elle et elle verse son torrent de larmes puis se ressaisi pour poursuivre.

  • Mais jusqu’à présent tu ne dis pas la vérité Ahmed, dis-leur que tu travailles à domicile, tu n’as pas de bureau, tu es à la maison 7 jours sur 7 sauf cas exceptionnel, dis-leur que j’aurai pu faire comme d’autres femmes et garder mon emploi, t’obliger à t’occuper de TON enfant en mon absence. Pourquoi tu ne dis pas que TON enfant a failli mourir parce que sa gardienne qui est accessoirement sa mère était malade et t’avais demandé pour la première fois depuis 3 ans de le surveiller pendant qu’elle faisait à manger ! Faut dire que tu as préféré sortir sous la pluie pour participer à une émission télé de dernière minute sans prévenir personne, laissant TON enfant seul au salon. Pourquoi tu ne le dis pas ? Tu te comportes mal, on te supporte et c’est toi qui as l’audace de demander le divorce ! Mon frère, faut partir.

Ahmed est silencieux, il esquisse un léger sourire et regarde avec insistance chaque personne dans la salle, se tapant la poitrine il commence à rugir.

  • Je suis l’homme de la maison, le chef de la famille, si je ne sors pas chercher l’argent ou si je…
  • Donc c’est ça ta défense ! Tu n’as même pas honte, tu es en contradiction avec toi-même. Tes nombreuses vidéos sur internet, tes livres et autres contredisent ton propos et ton comportement. De toute façon, tu as décrété que je suis une mauvaise épouse, tu veux le divorce, je ne vais pas te retenir mon cher, pars et ne reviens jamais.
  • Ne me parle pas sur ce ton Bintou !
  • Tu as demandé le divorce non, il n’y a plus de famille donc tu n’es plus chef.

C’était une nuit de pluie habituelle, la mélodie des gouttes d’eau sur les toits caressait les oreilles et berçait les âmes. Hamza, fils du couple Diaby, était séduit par cette mélodie, il était comme envoûté par elle. Du haut de ses trois années de vie, il marchait vers la porte d’entrée d’un pas assuré, ce n’était pas sa première fois d’essayer de sortir mais ce soir-là son père avait laissé la porte ouverte et sa gardienne n’était pas là pour l’empêcher de s’évader alors sans plus attendre il courut à l’extérieur. Il faisait nuit noire dehors, le sol était boueux et le vent soufflait très fort, si fort que le petit Hamza ne put point savourer longtemps sa liberté, il fut propulsé violement vers la maison et son corps frêle se heurta au mur ce qui va le propulser en avant et il va finir sa course la tête dans la boue. Il a fallu quinze minutes à sa mère-gardienne pour constater que Hamza gisait sur le sol et avait du mal à respirer. Elle ne se posa aucune question, pris l’enfant et couru chercher un taxi pour l’hôpital surplace elle alerta son époux, coparent et principal pourvoyeur financier afin qu’il vienne rassurer sa famille de par sa présence mais l’époux-père n’était point disponible. Hamza, peut-être honteux, ne se réveillait pas même après stabilisation.

C’est seulement le lendemain que le père su ce qui c’était passé et en colère il décida qu’il fallait qu’Hamza ait une autre mère-gardienne.

C’était là le motif du divorce.

À l’intérieur du tribunal de Bamako, un juge lève et baisse son marteau pour détruire la ville en feu de l’amour construite par deux cœurs qui longtemps brûlaient d’amour l’un pour l’autre mais aujourd’hui il ne reste que du mépris même si chacun souhaite à l’autre de trouver l’amour véritable.

Mais il n’a pas encore dit avec qui devra vivre Hamza et toute l’assistance est suspendue aux lèvres du juge…

Une réponse sur “Jour de divorce à Bamako (2/31)”

  1. J’ai beaucoup aimé l’histoire. Elle illustre bien notre questionnement en tant que femme moderne dans la société africaine et le fait qu’on doive souvent faire de gros compromis pour pouvoir rester mariée. J’espère qu’il y aura une suite

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