Les divorcés de Bamako (4/31)

C’était une nuit de pluie habituelle, la mélodie des gouttes d’eau sur les toits caressait les oreilles et berçait les âmes. Hamza, fils du couple Diaby, était séduit par cette mélodie, il était comme envoûté par elle. Du haut de ses trois années de vie, il marchait vers la porte d’entrée d’un pas assuré, ce n’était pas sa première fois d’essayer de sortir mais ce soir-là son père avait laissé la porte ouverte et sa gardienne n’était pas là pour l’empêcher de s’évader alors sans plus attendre il courut à l’extérieur. Il faisait nuit noire dehors, le sol était boueux et le vent soufflait très fort, si fort que le petit Hamza ne put point savourer longtemps sa liberté, il fut propulsé violement vers la maison et son corps frêle se heurta au mur ce qui va le propulser en avant et il va finir sa course la tête dans la boue. Il a fallu quinze minutes à sa mère-gardienne pour constater que Hamza gisait au sol et avait du mal à respirer. Elle ne se posa aucune question, pris l’enfant et couru chercher un taxi pour l’hôpital, surplace elle alerta son époux, coparent et principal pourvoyeur financier afin qu’il vienne rassurer sa famille de par sa présence mais l’époux-père n’était point disponible. Hamza, peut-être honteux, ne se réveillait pas même après stabilisation.

Bintou, inquiète, interrogeait les médecins.

  • Pourquoi il ne se réveille pas ? S’il vous plaît, aidez mon fils à aller mieux.
  • Nous faisons le nécessaire madame, soyez patiente. Réponds le Médecin avec un ton serein.
  • Pff, si elle s’était inquiétée avant, le petit n’allait pas être ici. Murmura un autre médecin au bout du couloir avec un regard dédaigneux.
  • L’erreur est humaine, soyez indulgente Docteur.
  • Mais l’enfant était avec son père ! Quelle erreur ai-je faite ?
  • Tu as laissé le petit avec son père, voilà ton erreur.
  • Mais c’est son père, en quoi est-ce une erreur ? Vous insinuez que mon mari est incapable de s’occuper de son fils ! Je ne vous permets pas Docteur.
  • Ici à Bamako, toi tu connais un homme capable de s’occuper de son enfant ? Les hommes ne savent pas le faire, ce n’est pas leur rôle.
  • Les hommes sont censés protéger leurs épouses et leurs enfants. Donc rester avec son enfant ce n’est pas de la protection ? En quoi ce n’est pas son rôle ?
  • Quand tu t’es mariée là oh, tu as eu une place pour dormir, l’argent pour manger et te soigner là, c’est ça le foyer et c’est comme ça que l’homme protège, en apportant les vivres pour le foyer. Il ne fait pas de la protection rapprochée. Vous les filles de maintenant là, vous aimez délaisser votre rôle, vous pensez être comme les hommes et que les hommes sont comme vous. Voilà maintenant l’état dans lequel tu as mis ton fils.
  • Je ne suis pas ce genre de femmes, ma mère m’a inculqué les vraies valeurs de chez nous et je connais ma place, je respecte mon rôle d’épouse et de mère mais j’étais fatiguée, mon corps ne pouvait plus suivre le rythme, je lui ai demandé de rester avec notre fils juste le temps que je fasse à manger, c’est la première fois en trois ans !
  • Allez mesdames, soyons calme et mobilisons-nous pour le petit Hamza.

La pluie dura toute la nuit, Bintou ne réussit pas à trouver le sommeil. Elle voulait rester près de son fils mais cela était interdit aux personnes n’ayant pas encore soldé le coût de l’intervention médicale reçue pour le patient. Bintou passa donc la nuit dans les couloirs de l’hôpital, tabassée par le froid et la faim avec elle-même le corps endométriosé, son visage laissait entrevoir l’étendue de sa peine. Elle se posait mille questions, toutes servant à se rendre coupable de ce malheureux incident.

De l’autre côté de la ville, Ahmed, se donnait à mille pour cent dans un débat houleux sur la situation des femmes au Mali, il avait face à lui un imam et un chef traditionnel qui tous d’eux estimaient qu’il faisait fausse route mais Ahmed n’était pas à son coup d’essai, c’était pratiquement devenu une routine pour lui, sa discipline favorite, démonter les unes après les autres les arguments qu’il jugeait fallacieux des chefs religieux et traditionnels. C’est pour cela que les émissions de télé aimait l’invitait, il générait une forte audience à chacune de ses apparitions, entre ceux qui détestaient l’entendre et qui ne voulaient pas rater une occasion d’avoir de nouveaux arguments pour le descendre, ceux et celles qui l’admiraient pour son intelligence et celles qui fendaient devant sa beauté, il était incontournable.

  • En ce vingt-unième siècle, introduisait Ahmed avec un calme déconcertant, vous ne pouvez pas enfermer la femme dans la domesticité, c’est socialement et économiquement une aberration pour notre époque. D’ailleurs, il est totalement incohérent d’aduler la tradition pour avoir toujours donné aux femmes une place au-delà des fourneaux et exiger aux femmes de ne point vouloir diriger la Nation !

Les deux autres intervenants se regardaient chacun du coin de l’œil comme pour déterminer qui devra en premier se jeter dans la gueule du loup.

  • La religion et la tradition ne peuvent point vous servir de prétexte pour asservir les femmes, renchérissait-il, ce sont les humains qui fabriquent la société et chaque fois que c’est l’inverse qui se produit l’on assiste à une révolution culturelle. Il est temps pour les africains et africaines d’en subir une. Et croyez-moi, cette révolution n’est pas le fruit de force exogènes mais la conséquence d’un mal-être endogène contre lequel il faut impérativement lutter. L’Afrique ne peut se réjouir de chercher à prospérer en écartant les femmes de la gestion de la société.

Après cette tirade, le public se déchira entre les huées et les acclamations, Ahmed demeurait impassible un petit sourire moqueur en coin de bouche. Les deux autres étaient totalement déboussolés, ça faisait déjà trois heures que ce jeune homme de trente-cinq ans malmenait ces doyens.

  • Mon fils, Ahmed.
  • Docteur Diaby, s’il vous plaît.
  • Mon fils, insistait le chef coutumier, tu as parlé et je t’ai compris. Ce que tu dis est intéressant. Moi-même, ton grand-père qui est là, j’ai mis mes filles à l’école et je souhaite qu’elles dirigent un jour ce pays mais ma plus grande fierté, mon plus grand rêve est de voir chacune avec un bon mari et d’avoir des enfants parce que c’est là le devoir d’une jeune fille.
  • Sans oublier que la famille est le socle de notre société, ajoutait l’imam, et Allah a créé le mariage pour permettre aux hommes et aux femmes de s’unir donc aux familles de se créer. On ne va pas apprendre à nos filles à délaisser leurs maris pour soi-disant aller construire les Nations, si demain nos filles le font c’est que nous avons échouer dans l’éducation de nos fils.
  • Je suis d’accord avec vous deux sur l’importance du mariage mais le débat est ailleurs, je pense. La gestion du foyer devrait être laissé à l’appréciation de tous.

Le débat demeura courtois et axé sur les opinions de chacun sans s’en prendre aux personnes ni aux croyances. Ahmed venait encore une fois d’asseoir sa notoriété et de confirmer sa place d’ambassadeur He For She. De nombreuses femmes devant leurs écrans estimaient qu’il était l’homme idéal, l’homme de ce siècle, beau, intelligent et féministe. Que pouvaient-elles vouloir de plus ? De mieux ? Peut-être un plus gros compte en banque.

  • Donc monsieur Djaby si je comprends bien, demande le juge à Ahmed, vote épouse malade vous a demandé de surveiller votre fils le temps qu’elle fasse à manger pour vous tous et vous êtes parti participer à une émission à l’autre bout de la ville ? Emission à laquelle vous avez été invité à la dernière minute ?
  • Oui, votre honneur c’est cela.
  • Et vous estimez que votre épouse, à qui vous n’avez rien dit à propos de votre sortie, est une mauvaise mère donc ne mérite pas d’avoir la garde de l’enfant ? C’est bien cela ?
  • Oui, votre honneur c’est cela.
  • Je veux bien céder à votre demande mais comment allez-vous faire pour vous occuper de l’enfant puisque vous n’aurez plus d’épouse et que vous estimez que c’est l’épouse qui doit s’occuper de l’enfant ?
  • Votre honneur, après le divorce ma tante viendra s’installer chez moi, elle s’occupera très bien de mon fils, je vous le garantis.
  • Comment pensez-vous que votre tante puisse réussir à s’occuper d’un enfant en bas âge, elle n’a jamais eu d’enfants elle-même ? Sur la base de quoi la pensez-vous plus compétente que votre épouse ?
  • Votre honneur, je le pense, non, je le sais parce qu’elle s’est occupée de moi lorsque j’étais enfant. Elle est pleine d’amour pour tout le monde et réussira à inculquer des valeurs positives à mon fils.
  • Je vois que vous avez pris le temps de bien réfléchir sur le sujet, merci pour vos réponses.

Debout, à la barre devant le juge et aux côtés de celui qu’elle considérait comme l’homme que Dieu avait choisi pour elle, Bintou verse une larme puis une seconde, c’est la énième larme qu’elle verse depuis cette fameuse nuit de pluie objet de cette rupture. Elle voyait le regard plein de sympathie du juge sur Ahmed et elle comprenait qu’elle risquait de ne plus revoir son fils. Cette simple perspective creusait en elle un énorme trou que rien plus tard ne pourrait combler. Il fallait qu’elle réfléchisse à un moyen de garder son fils auprès d’elle le plus rapidement possible avant que le juge ne vienne la questionner.

C’est au petit matin qu’Ahmed pu rejoindre l’hôpital, il était mort d’inquiétude car personne ne lui avait réellement expliqué ce qui s’était passé. Il savait juste que son fils était sous respirateur artificielle. À la réception, il régla tous les frais afin de pouvoir voir le petit Hamza toujours endormi. Il se rendit sans perdre plus de temps dans la chambre et exigea des explications aux médecins, ceux-ci lui firent part d’une noyade dans l’eau boueuse. Après avoir, en vain, essayé de réveiller Hamza, il remarqua l’absence de son épouse qui fut de courte durée car elle débarqua déterminée à exiger un meilleur traitement mais avant leur s’en alla dans les bras de son homme qui va la repousser en l’esquivant.

  • Je n’ai pas la tête à ça actuellement.
  • Je te comprends mon amour.
  • Où étais-tu ?
  • J’étais dans une salle d’attente je crois, personne ne m’a laissée voir notre fils alors…
  • Non, je ne parle pas de tout à l’heure, je te parle de hier nuit !
  • J’étais dans la cuisine, je faisais à manger et, oh non mon fils. Excuse-moi mon amour, excuse-moi, j’aurai dû l’en empêcher.
  • Oui, oui Bintou. C’est ce que tu aurais dû faire ! J’espère pour toi, qu’il va se réveiller.
  • Ahmed, tu me menaces ! Attends, je rêve ou tu insinues que tout est de ma faute ?
  • Ce n’est pas une insinuation mais un fait, tu as été négligente Bintou.
  • De quoi tu me parles ? Tu étais resté avec lui, tu devais rester avec lui, en quoi ai-je mal agis dis-moi ? Il était avec toi !
  • Tu veux vraiment me jeter la pierre alors j’étais parti chercher l’argent qui permet de payer les factures et nous donne la possibilité d’avoir la vie que nous avons.
  • Notre fils est plus important que tout ça, il est plus important que tout Ahmed. Je me suis occupé de lui toute sa vie, ça fait trois ans que je suis avec lui chaque jour non-stop pourtant tu es à la maison toi aussi et la seule fois en trois ans où je te demande de passer trente minutes maximums avec lui parce que j’étais morte de fatigue, tu le laisses seul !
  • Donc tu es fatiguée de t’occuper de Hamza ? Tu ne veux plus t’occuper de lui, c’est ça ? Sache que je ne tolère pas cette attitude sous mon toit.
  • Sous ton toit ?

Lorsque Ahmed toucha son premier salaire grâce à la vente de son livre, la première grande dépense qu’il voulut faire c’est de prendre un autre appartement. Bintou qui se plaignait souvent de l’ancien, qui était à son nom à elle, accepta sans brancher et lui laissa la responsabilité unilatérale d’en choisir un ce qu’il fit et en moins d’un mois ils s’installèrent dans une maison plus petite située dans un quartier moins bien lotis à la charge d’Ahmed. Voir son homme s’épanouir, gagner honnêtement sa vie, était une grande fierté pour Bintou même si elle n’avait pas attendu qu’il est de l’argent pour lui être soumise comme lui avait appris sa mère mais Ahmed affirmait ne pas être un homme cherchant à dominer les femmes. C’est pourquoi, elle fût surprise de son attitude le lendemain de l’incident et tous les jours qui suivirent, elle était en colère et sa colère se transforma en dégoût lorsqu’il demanda le divorce.

  • Madame Djaby ou préférez-vous mademoiselle Keïta ?
  • C’est selon votre appréciation votre honneur.
  • Pensez-vous méritez d’avoir la garde exclusive de votre fils ?
  • J’aime mon fils plus que tout au monde et je pense être la personne la mieux indiquée pour s’occuper de lui à plein de temps jusqu’à ce qu’il devienne autonome mais je ne pourrais pas vivre en privant mon fils de la possibilité de voir son père. J’ai quand-même lié ma vie à cet homme, mon fils porte son nom et même si je n’ai pas pu tenir mon engagement de ne jamais divorcer, je vais tenir celui de ne jamais éloigner un fils de son père. Alors, non votre honneur, je pense que Ahmed et moi devons nous partager la garde de l’enfant. Je pourrais l’avoir du lundi au vendredi et lui les weekends.
  • Vos paroles sont sages mademoiselle Keïta, merci pour cette réponse claire et nette.
  • Merci votre honneur.
  • Cependant un enfant doit grandir avec son père et sa mère au mieux, mais au pire uniquement avec sa mère. C’est pourquoi, je donne à mademoiselle Keïta la garde exclusive du petit Hamza.

Cette déclaration du juge percute l’esprit réfractaire d’Ahmed qui comprend alors qu’il vient de tout perdre, absolument tout ce qu’il avait, son épouse et son fils, depuis des mois il bataillait sans savoir pourquoi ou plutôt il refusa de s’avouer à lui-même les raisons de cet acharnement contre celle qui l’avait toujours supporté. Le juge continue de parler mais Ahmed ne l’entend plus, son verdict du juge n’avait pas d’importance même c’est lui qui avait eu la garde exclusive de Hamza, cela n’avait aucune importance car en réalité ce qu’Ahmed voulait c’était du respect, il voulait se sentir respecter par les autres, montrer qu’il n’était pas un homme faible et malgré tout l’amour qu’il avait pour Bintou, il avait le sentiment d’être inutile en tant qu’homme parce que c’est elle qui détenait le pouvoir économique au sein de leur couple et tout le monde autour de lui ne manquait pas de le lui rappeler chaque jour. Il essaya de compenser ce vide en s’engageant pour une cause qui quelque part pouvait justifier sa position mais ses complexes ne disparurent pas. Même lorsqu’il commença a gagné de l’argent. La situation était hors de son contrôle, la honte, la peur, la colère l’avait dominé et aveuglé le poussant à décider de divorcer. C’était le chemin le plus court vers l’absence de questionnement qu’il avait trouvé.

Au zénith, le soleil brillait de mille feux sur Bamako, hors du tribunal les rues grouillaient de vie, l’ex couple Diaby et compagnie vient de passer moins d’une heure devant le juge et à lire leurs visages on pourrait croire qu’ils y ont fait des années, cinq ans peut-être, le temps qu’à durer leur mariage, d’ailleurs ce moment leur a fait comprendre à tous deux que le plus important ce n’est pas la durée mais l’intensité des émotions.

Arrivé au bas des marches du tribunal, les divorcés s’en vont chacun de leur côté sans se jeter un regard sous les yeux désapprobateurs de leurs parents respectifs. Bintou hâte le pas pour ne pas avoir à rester plus longtemps aux côtés de cet homme qu’elle déteste aimer, retenant ainsi ses larmes et essayant d’apaiser sa colère. D’un pas déterminé elle marche, court presque, loin de ce tribunal.

Sans dire mot, Hamza réussit à libérer sa main que sa mère tenait fermement, il se retourne et court instinctivement vers son père en hurlant le mot papa comme si sa vie en dépend, Bintou et Ahmed font aussitôt volteface et se mettent tous deux à courir vers leur fils.

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